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"Découvrons la Galilée
avec Mozart"
Mai 2021

Les Pianofortes de Mozart

De la corne pincée à la corde frappée

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Si Mozart utilisa le clavecin dans sa jeunesse, il le délaissa ensuite au profit du Pianoforte.

De quoi s’agit-il ? d’un piano spécialement « fort » ? d’une variété peu connue d’instrument à clavier ? d’un instrument qui a précédé le piano, quelque part entre le clavecin et le piano moderne actuel ?

 

Pendant toute la période baroque et pré classique (de 1600 à 1750), le clavecin avait été le point central de toute exécution musicale et nul ne discutait sa suprématie. Avec ses “jeux” préétablis, ses claviers hiérarchisés (un puis deux) il correspondait parfaitement à une société́ monarchique ou chacun valait par le rôle qu'il occupait. Le grand clavecin était un instrument de prestige et un meuble d'apparat aux décors raffinés. Il ornait hôtels particuliers, châteaux et palais, chez les bourgeois aisés, les membres de la noblesse et des familles royales.

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Il avait certes de merveilleuses qualités, mais pas celle (ou très peu) de varier l'intensité sonore. En effet, de par sa facture, le vieil instrument était dépourvu de tout moyen de gradation dans les nuances c’est-à-dire du passage à volonté du « fort » au « doux », du « forte » au « piano ». Le bec du « sautereau »[1] pinçant la corde donnait invariablement le même timbre quelle que fût la puissance du toucher du claveciniste.

 

[1] Il s’agit de la pièce du mécanisme qui permet le pincement de la corde du clavecin. Le bec en plume de corbeau agit un peu comme un médiator, il pince la corde en montant poussé par la touche du clavier. En redescendant l’articulation du sautereau permet d’étouffer la vibration et d’éviter la production d’un nouveau son.

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Or cette qualité là, le pianoforte en dispose très facilement : à chaque note, à chaque touche, la plus ou moins grande pression du doigt permet de contrôler la puissance du son, avec une très large amplitude... le « PIANOFORTE » ou « FORTEPIANO », comme son nom l’indique[2] est un instrument qui permet de jouer doux et fort, d’apporter plus d’expression.

 

« Quand je frappe fort - écrit Mozart à son père[3] - je peux laisser le doigt sur la touche ou le relever ; le son cesse au moment même où je le veux. Je puis faire des touches ce que je veux : le son est toujours égal, il ne tinte pas désagréablement, il n’est pas trop fort, ou trop faible, ou tout à fait absent ; en un mot, tout est égal… »

 

Le nouvel instrument permet ainsi à chacun d'exprimer simplement et souplement la moindre inflexion, la moindre émotion. Sous une apparence fragile, il possède une sonorité qui, suivant les registres et le toucher, s’emplit d’une gravité riche de toutes les harmoniques signe des instruments bien nés. Il permet des lignes mélodiques d'une pureté cristalline et contient également sous-jacent un caractère sauvage souvent sollicité dans les œuvres du « Sturm und Drang ».[4]  C’est justement ce que demandait une époque aux aspirations nouvelles : l'époque des philosophes, du “Siècle des Lumières”, qui mettait l'émotion individuelle de l'homme au centre de la réflexion et de la création, et qui préparait la Révolution Française.

 

[2] Seule l’Italie a conservé encore, y compris pour les versions contemporaines plus puissantes, la terminologie de « Pianoforte ». réservant aux instruments anciens du 18ème siècle le terme de « Forte-piano ». Ailleurs on utilise soit le terme clavier soit l’abréviation « piano » réservant aux instruments anciens du 18ème le terme « pianoforte ».

[3] Cf. Correspondance Mozart lettre à Léopold le 17 octobre 1777.

[4] « Sturm und Drang » (Tempête et Passion) est à l’origine le titre d’un drame de Klinger représenté en 1777. Les caractéristiques de ce mouvement appliquées au genre musical sont : la diversité des rythmes, l’utilisation du mode mineur et de sa dimension affective, le goût pour le clair-obscur, les sonorités feutrées, la récupération du contrepoint à des fins expressives.

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Au fil des années, le pianoforte deviendra le centre d'une langue musicale et artistique nouvelle : le Romantisme[5].

 

Par la suite, les progrès de la fonderie permettront d'imaginer des instruments qui ne soient pas exclusivement en bois, et qui disposeront d'une plus grande puissance, notamment avec la conception des cadres métalliques qui conviennent à des pianos susceptibles d’être utilisés dans des salles de concert plus grandes, ouvertes à un public plus nombreux ... Voltaire, en qualifiant dans une critique fielleuse le pianoforte « d’instrument de chaudronnier en comparaison du clavecin »[6], n’anticipait certainement pas l’introduction de la fonderie dans la fabrication des pianos.

 

Sur le plan technique, le pianoforte utilise le principe des cordes frappées.

 

Ce principe est vieux comme la musique. On pense, par exemple, à certains instruments du Moyen-âge de la famille des cithares de table très en vogue aux 17ème et 18èmes siècles comme le « tympanon »[7], le « cymbalum », le « santour » et leur cousins ou dérivés très nombreux dans le monde occidental ou oriental

 

[5] Cf. nos développements dans notre précédente news letter « Papa Haydn » partie I.

[6] Cf. lettre de Voltaire à Mme du Deffand 8 Dec 1774.

[7] Il est possible de découvrir au musée des Arts et Métiers le fameux automate « la joueuse de tympanon » propriété de la reine Marie Antoinette en 1785 capable de jouer « l’Aria de la bergère » extrait d’Armide de Gluck.

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C’est entre 1709 et 1717 que Bartolomeo Cristofori[1] en Italie, Jean Marius[2] en France et Gottlieb Schröter[3] en Allemagne, expérimentent les bases du mécanisme à marteaux. Des trois inventeurs, Marius disparut oublié, Schröter revendiqua la priorité d’une invention dont certains détails rappellent celle, antérieure de Cristofori. C’est aujourd’hui ce dernier qui est considéré comme l’initiateur du pianoforte avec son “Gravecembalo col piano e forte”[4]. Cependant, l’effet sonore de cet instrument restait encore proche du clavecin, même si Cristofori avait apporté au jeu des possibilités révolutionnaires de nuances dynamiques progressives. Cristofori meurt en 1731 sans que son œuvre ait vraiment séduit. Cristofori, Marius et Schröter ne tirèrent aucun profit de leurs inventions, comme c’est souvent le cas. Ce fut un nouveau venu Gottfried Silbermann dont la mécanique s’inspire à la fois de Schröter et de Cristofori, qui bénéficia de leurs efforts. 

 

Quelques années plus tard, la technique de Cristofori fut reprise, poursuivie et perfectionnée notamment par Gottfried Silbermann en Allemagne, par Zumpe, Schudi, Broadwood en Angleterre, Pleyel en France ...

Sans entrer dans le détail technique, deux types de mécaniques finirent par coexister jusqu’à la fin du 19ème siècle:

La mécanique anglaise (également utilisée dans les pianofortes français, par exemple sur les pianos d’Ignace Pleyel [5]), dite à poussoir, exige une grande tension des cordes et donc une structure générale de l'instrument assez massive : c'est cette technique qui a finalement perduré sur les grands pianos de concert actuels, grâce à l’amélioration apportée par le système dit du « double échappement » inventé par Sébastien Erard (cf. ci-après).

La mécanique viennoise dite « Prell mechanik », est plus légère que la mécanique anglaise avec un très petit marteau recouvert de cuir, et un système d’échappement simple qui démultiplie la force des doigts.  Vienne joue alors le rôle de capitale musicale de l'Europe. Elle est le plus important centre de facture du pianoforte, cet instrument qui a d'ores et déjà établi sa suprématie par rapport au clavecin. C’est le type d'instruments, fabriqués par Andreas Stein[6], pour lesquels Mozart, Haydn ou le jeune Beethoven écrivirent. En outre, Stein a peut-être été le premier à produire une genouillère pour désengager les étouffoirs des cordes, (précurseur de la pédale forte). Un tel dispositif avait été conçu par Gottfried Silbermann dans les années 1740 mais, actionné par deux leviers à main il nécessitait l'utilisation des mains du joueur pour les faire fonctionner et ne pouvait donc être déployé dans la musique que pendant les pauses.

 

Au jeu de la concurrence, la mécanique anglo-française a supplanté la mécanique viennoise, pourtant les grands et magnifiques Bösendörfer des années 1890 sont encore animés par les spécificités viennoises.

 

 

[8] Bartolomeo Cristofori (1655-1731) et son « Gravecembalo col piano e forte » (clavecin avec du piano et du forte).

[9] Jean Marius (??) et ses « clavecins à maillets ».

[10] Gottlieb Schröter (1699-1782).

[11] Un exemplaire de cet instrument daté 1720 encore en état de marche existe au Metropolitan Museum cf. « le-plus-vieux-piano-au-monde-joue-de-main-de-maitre » par A. Dubois sur site web « Figaro culture » publié le 24/03/2017.

[12] Ignace Joseph Pleyel (1757-1831), compositeur, élève de Haydn éditeur conçoit son premier pianoforte en 1802.

[13] Johann Andreas Stein (1728-1792). De près de trente ans l’aîné de Mozart, Stein s’est formé dans l’atelier de son père, facteur d’orgues établi dans la province de Baden. A 20 ans, il part se perfectionner chez J.A. Silbermann à Strasbourg. Son intérêt pour le pianoforte date certainement de ce séjour et s’affirme lors de sa participation au travail de l’atelier de Franz J. Späth à Regensburg. A 23 ans, il établit son propre atelier à Augsburg, d’abord comme facteur d’orgues, mais très vite comme facteur de pianofortes. Ses expérimentations et ses inventions ont beaucoup apporté au nouvel instrument.

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Lors de la grande tournée en Europe Wolfgang et Léopold s’étaient déjà arrêtés à Augsburg du 22 juin au 6 juillet 1763 où Léopold avait acheté un petit clavicorde de voyage de facture Stein.  Mais c’est au cours du second voyage du 23 septembre 1777 au 15 janvier 1779, lors de la tournée de recherche d'emploi (infructueuse) le conduisant à Paris, qu’à nouveau augsbourgeois le 11 octobre 1777, Mozart rendit visite à Johann Andreas Stein et se lia d’amitié avec lui.

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« Ici et à Münich, - écrit encore Mozart à son père - j’ai déjà joué mes six sonates assez fréquemment. La dernière en ré majeur est d’un très bon effet sur le pianoforte de Stein. L’endroit où il faut appuyer avec le genou est mieux fait chez lui que chez les autres. Dès que je touche, il fonctionne ; et il suffit de retirer juste un peu le genou pour qu’il n’y ait pas la moindre résonance (...) Désormais je préfère de loin les instruments de Stein ... Ses instruments ont surtout cet avantage sur les autres, qu’ils sont faits à l’échappement. Or, sur cent facteurs de pianofortes, pas un ne s’occupe de cela : et pourtant, sans échappement, il est absolument impossible qu’un piano ne tinte ou ne résonne après coup. Lorsqu’on frappe les touches, les marteaux, retombent dès qu’ils ont touché les cordes qu’on les tienne ou qu’on les relâche »[14].

 

En 1781, Mozart achète un pianoforte Anton Walter[15] qu’il utilisera jusqu’à sa mort, en 1791. Sur cet instrument, l’artiste y écrira les dernières œuvres de sa vie. Pendant 10 ans, son pianoforte sera transporté partout où Mozart se déplacera.

 

[14] Cf. Correspondance Mozart lettre à Léopold le 17 octobre 1777 op. cit.

[15] Gabriel Anton Walter (1752-1826) né à Neuhausen près de Stuttgart, s'installe à Vienne comme facteur d'orgues et d'instruments. En 1781, c'est vers lui que se tourne Mozart, en dépit de sa grande admiration pour les pianofortes de Stein. 

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C’est en 1781 ou 1982 que Mozart aurait composé ses 12 variations en ut majeur sur « Ah ! vous dirai-je, maman » vieille chanson galante française devenue une comptine bien connue des enfants après que les paroles eussent été « adaptées ».

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Le fils Mozart, Karl Thomas (1784-1858) rapportera à propos du piano d’Anton Walter :

 

« Il faut surtout remarquer le pianoforte en forme d’aile que mon père préférait à tous les autres, au point que non seulement il voulait toujours l’avoir près de lui dans sa salle de travail mais il n’en jouait point d’autre dans tout autre lieu public. »

Quiconque a eu la chance de jouer Mozart sur un pianoforte de facture viennoise témoignera de l’impression immédiate de clarté, en particulier dans les octaves graves... il est facile d’atteindre une vélocité régulière sur un instrument dont les touches ne demandent que quelques grammes de force pour être actionnées[16].

 

Ultérieurement, Sébastien Erard (1752-1831) mit au point en 1822 un système appelé « double échappement » qui donne à une note la possibilité d’être rejouée très vite. Le double échappement permet en effet de rejouer deux fois la même note avant que le marteau ne soit complètement retombé. Ce système s’est finalement généralisé sur tous les claviers modernes. Des améliorations mécaniques ont ensuite donné lieu au dépôt de plus de 400 brevets d’invention de 1850 à nos jours et ont abouti à des instruments plus puissants bien que la puissance s’obtient souvent au détriment du timbre, surtout dans l’interprétation des œuvres anciennes[17].

 

Au cours du XIXe siècle, on a, particulièrement en France, affectueusement raccourci en “piano” le terme complet de “pianoforte”. Progressivement, l'instrument standard, récent, « normal » fut nommé le piano, et pourtant les pianos récents peuvent jouer plus fort que les pianofortes !

 

Si nous revenons au pianoforte, et à l’intérêt qu’il suscite pour l’interprétation du répertoire ancien classique (de Haydn, Mozart, Beethoven) nous vous proposons de comparer deux versions de la fantaisie en ré mineur KWV 397. La première est interprétée par Emil Gilels sur un piano de concert moderne de marque Steinway, la seconde est interprétée par Kristian Bezuidenhout sur un pianoforte ancien de facture viennoise.

 

Il ne s’agit pas ici de comparer les interprétations de cette fantaisie, de juger les tempi différents d’une version à l’autre ... Il s’agit d’apprécier la richesse harmonique, les qualités de clarté et de vélocité du pianoforte, les possibilités expressives du chant et du coloriage de ces instruments à simple échappement qu’un pianofortiste peut, également, comme le fit Mozart, déplacer partout où il se déplace.

 

[16] Cf. Le piano de Mozart in Le Dictionnaire Mozart sous la direction de H.C. Robbins Landon.

[17] Pour Olivier Barli si la puissance des grands pianos à queue modernes convenait à la grande virtuosité des œuvres de Liszt et aux salles de concert qu’elles réclament, le lieu privilégié de la musique des siècles passés restait le salon cf. Pianoforte et Piano moderne dans l’interprétation pianistique in la revue Piano hors série n°1 Septembre 1987.

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Mais l’intérêt suscité par la redécouverte des interprétations sur instruments anciens ne doit pas s’arrêter aux répertoires baroque et classique car c’est bien sûr pour les pianofortes, qu’ils soient de facture anglaise (ou française à double échappement) ou de facture viennoise (à simple échappement) que les compositeurs romantiques (Chopin, Liszt, Mendelssohn, Schumann notamment) ont composé. On ne sera donc pas étonné si cette manière d'aborder, et de donner une vie nouvelle aux musiques du passé s'applique maintenant à la période du Romantisme, grâce à ces instruments anciens ou copie d’anciens au centre desquels se trouvent les pianofortes dont les sonorités diffèrent selon la personnalité du facteur[18]

 

Pour terminer, nous tenons à remercier Marc Ducornet facteur de clavecins et de pianofortes, partenaire de nos festivals ainsi que Pierre Bouyer pianofortiste, pour leurs amicales contributions à la rédaction de cette lettre.

 

[18] A la différence des pianos de concert modernes dont la sonorité est souvent homogène, les pianofortes sonnent différemment en fonction du facteur qui l’a créé. Pour s’en persuader, il n’y a qu’à écouter les « Kreisleriana » de Schumann enregistrés par Pierre Bouyer sur deux pianofortes différents (fortepianos Erard 1837, Streicher 1856) et un piano de concert contemporain de Fazioli 1995. http://www.pianobleu.com/actuel/disque20130301.html.

Illustrations & vidéos :

A/B - clavecins par atelier Marc Ducornet cf. www.ateliermarcducornet.com.

C - Kanji Daito - François Couperin - L’Art de toucher le clavecin prélude n°2 in Ré Mineur.

D - Daniel Isoir & La Petite Symphonie - Mozart - Concerto n°13 en do majeur K415 (Andante) for agOgiqueTV

E - Maitres de la légende de Ste Lucie - détail.

F - Cassandre jouant du Tympanon - miniature in De mulieribus claris de Boccace - BnF & wikimedia Commons.

G - Pianoforte original signé Anton Walter ayant appartenu à Mozart.

H - Pianoforte - copie de Stein - par l’atelier Marc Ducornet - collection Pierre Bouyer.

I - Alexander Melnikov sur le pianoforte Anton Walter de Mozart.

J - Steven Lubin - Mozart - Variations in C, K.365 on “Ah ! vous dirai-je, maman” ("Twinkle, Twinkle, Little Star").

K - Emil Gilels - Mozart - Fantasia No 3 in D minor, K 397

L - Kristian Bezuidenhout - Mozart - Fantasia No 3 in D minor, K 397

A découvrir sur youtube : Steven Devine and Orchestra of the Age of Enlightenment: Introducing the Harpsichord & Introducing Mozart’s Fortepiano.

A découvril sur youtube : Une visite de l’atelier de Marc Ducornet : Facteur de Clavecin // Crafts in Versailles - the harpsichord maker's

https://www.youtube.com/watch?v=-WY1hpfxJmE

 

Bibliographie

Ernest Closson : Histoire du piano publié par Malik Sadoine cf. pianomajeur.net

Pierre Bouyer : Reflexion sur le Pianoforte et le retour aux instruments anciens cf. pierrebouyer.com/textes

Marc Ducornet : Les secrets du Facteur cf. Le Monde 16 nov. 1978.

Marie-Adelaïde de Place : Le pianoforte en France de 1760 à 1812 cf. Persee.fr